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La quasi-privatisation des Aéroports de Paris, une quasi-bonne idée ?

Bruno le Maire l’avait affirmé, Edouard Philippe l’a confirmé. Le gouvernement entend bien se préparer à la cession de capitaux détenus jusqu’à présent par l’État dans certaines entreprises. Matérialisé par les articles 44 à 52 du projet de loi PACTE, ce vœu est un des points d’achoppement des discussions entre sénateurs et députés. La cession des parts de l’État dans le groupe Aéroports de Paris attire particulièrement l’attention, alors que sa privatisation pourrait coûter un milliard d’euros.

  • La « perte d’éternité» ou la coûteuse quasi-privatisation du groupe ADP.

L’opération visant à céder les parts de l’État s’avère tout d’abord complexe d’un point de vue juridique.Avant de pouvoir céder les 50,63 % du capital qu’il détient, l’État va en effet devoir indemniser la société ADP et ses actionnaires. Le projet de cession contenu dans le projet de loi PACTE prévoit en effet de faire perdre à ADP le contrôle sans limite de durée de ses infrastructures, pour le remplacer par une « mission d’exploitation» de 70 ans. À l’issue de cette période, l’ensemble des actifs (terminaux, pistes, immeubles de bureaux…) reviendront en pleine propriété à l’État.

 Une action étant un titre de propriété supposé sans limite temporelle, la « perte d’éternité » impliquée par le projet justifie ainsi le versement d’une compensation financière à ADP, qui serait ensuite redistribuée aux actionnaires. L’évaluation complexe du montant de celle-ci a été confié à un « comité des sages », réunissant le premier Président de la Cour des comptes, le président de l’Autorité des marchés financiers et le Président du Conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables. L’enjeu est grand, sachant que toute contestation des actionnaires privés de ADP pourrait mener à une action en justice potentiellement très coûteuse.

  • Un pari incertain et coûteux, le prix des convictions d’un gouvernement ?

                Au-delà du montage juridique à mettre en œuvre, la rationalité même de l’opération intrigue. Pourquoi s’embarrasser d’un processus de concession d’une durée inédite et nécessitant une indemnisation d’ «une grande complexité» selon les mots du Conseil d’État ? Une difficulté à la mesure du prix attendu ? Pas vraiment si l’on considère que la justification à la privatisation de ADP, Engie et La Française des jeux est le vœu de dégager 10 milliards d’euros. Une fois placées dans un nouveau « fonds d’innovation », ces sommes doivent lui permettre d’obtenir 300 millions d’euros annuels. Tout cela à comparer avec les quelques 100 millions d’euros de dividendes versés chaque année par ADP uniquement. Première société aéroportuaire du monde, devant Atlanta, Pékin et Dubaï, elle a enregistré une croissance annuelle de 10 à 30 % de son chiffre d’affaires. Pourquoi alors céder des dividendes assurés, en croissance de surcroit, contre les rendements éventuels du fonds d’innovation, beaucoup plus incertains ? Celui-ci ne rapporterait chaque année que 250 millions d’euros, bien loin des 800 millions actuels donnés par les trois entreprises concernées par la loi PACTE. En les vendant, le gouvernement entend récolter 15 milliards d’euros, dont cinq seraient alloués à la réduction de la dette. Une stratégie qui laisse songeur quand on sait que celle-ci s’élève aujourd’hui à près de 2300 milliards d’euros. Difficile de voir la différence que feront ces cinq milliards, qui font perdre, dans le même temps, trois sources de revenus stables et en croissance pour l’État.

 

Ainsi, la décision du gouvernement de privatiser ces entreprises semble difficilement compréhensible tant elle défie la rationalité économique et pratique. Les deux chambres parlementaires ayant des avis contradictoires sur le sujet, il y a fort à parier que ce sera le Palais Bourbon qui aura le dernier mot sur cette épineuse question. Où la majorité numérique du groupe LREM devrait permettre au gouvernement d’imposer ses vues, aussi discutables soient elles.